« Achille et la Tortue » de Takeshi Kitano – critique

Après deux films (« Takeshi’s » et « Glory to the filmmaker ») qui ont laissé sur le pavé une bonne partie de ses fidèles, Takeshi Kitano clôture sa trilogie sur la création avec « Achille et la tortue ».

Le pitch : un peintre sans succès persiste dans son obsession créative jusqu’à perdre son humanité.

Kitano acteur c’est un personnage atypique, paralysé de la moitié du corps par un accident au début des années 90.  Son visage est inexpressif au point de provoquer l’interrogation permanente sur les réels sentiments exprimés par son personnage ou sur les conséquences de ses réactions. Kitano en joue souvent et cette fois-ci pour le meilleur du burlesque. Car « Achille et la tortue » est certes lent, comme tous ses films, cruel et d’une violence qui jaillit sans prévenir mais il s’avère aussi très drôle. Ceux qui aiment le réalisateur pour son humour très Buster Keaton seront servis.

Pour une fois, les peintures réalisées par Kitano lui-même, qui font penser à du Chagall et qui parsèment l’ensemble de ses films, vont devenir l’enjeu même du long métrage. En effet, le peintre qu’il campe s’essaie à de multiples toiles. On ressent bien le plaisir de Kitano à expérimenter et à illustrer son film de ses propres œuvres. Une manière assez touchante de faire se rejoindre ses deux passions. Une façon également de se moquer de lui-même puisque le peintre en question n’a soit disant aucun talent. Kitano se cache peut être derrière cette histoire pour nous donner un festival de peintures réalisées par ses soins.

« Achille et la tortue » est un peu classique durant la première heure, l’histoire racontant l’enfance et la jeunesse du peintre. L’absence de Kitano à l’écran accentue le plaisir de son apparition dans la deuxième moitié du film. Mais il est vrai que la première partie est bien moins enthousiasmante que la seconde. Le jeune peintre vit une multitude de traumas qui l’amèneront d’un milieu aisé à une situation abandonné et pauvre. Finalement, seule la peinture, sa passion, le suivra tout au long de sa vie. C’est son seul fil directeur, la seule chose à laquelle il peut s’accrocher, que ce soit petit dans sa chambre alors que son père se tappe des prostituées ou vieux et pauvre.

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C’est un film plus ambitieux qu’il n’y parait. Il est rare de voir décortiqué le processus créatif ou le glissement lent mais certain de l’artiste dans un isolement qui le déshumanise. Cette bulle dans laquelle se réfugie le peintre peut sembler injustifiable et son comportement inacceptable. Oui, bien entendu, lorsque l’on est rationnel et porté sur les bonnes valeurs classiques de toute société. Il faut protéger ses proches, vivre pour la prochaine génération et pour la faire prospérer. Mais l’artiste ne raisonne pas comme cela, sa liberté peut s’avérer égoiste et souvent profondément injuste pour les autres. Mais si il doit se préoccuper des autres, son talent se dilue dans le consensualisme. Ce constat n’est bien entendu pas généralisable à tout artiste, certains vivant dans le partage de leurs créations. Mais plus particulièrement pour les peintres où le résultat de l’œuvre est jugé a posteriori voir après leur mort, la solitude créative n’a rien d’exceptionnel.

Le rapport soumis et complice de l’épouse du peintre est particulièrement perturbant mais cette dernière reste pourtant indépendante. Elle aime simplement l’homme et sa peinture, comme un tout indissociable. Dès lors le film de Takeshi Kitano prend une dimension fort intéressante tout en restant ludique. La mort le fait rire et c’est tant mieux. Son histoire n’a pas à être jugée sous un angle moraliste mais bien comme une réflexion de ce qui doit être sacrifié au nom de l’art quand ce chemin est choisi pour une vie. La tortue qui avance lentement mais surement est le symbole de cet effort quotidien pour progresser car la peinture est un travail, le talent n’étant pas suffisant en soit.

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