« L’artiste et son modèle » de Fernando Trueba avec Jean Rochefort – critique du Blanc Lapin

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Celles et ceux qui lisent parfois ce blog savent que j’adore Jean Rochefort et que je rêvais de le voir dans un dernier rôle, un vrai, un premier rôle et pas une simple apparition. Il faut dire que ce monument du septième art a la chance d’être aimé par le public, que ce soit pour sa voix chaude et son regard malicieux, son phrasé limite british et sa petite folie douce. Bon, sur les plateaux de Tv ces derniers temps, il en a dit des conneries et a un peu craché dans la soupe, notamment celle de Don Quichotte et Terry Gilliam. Mais bon passons, et parlons de ce film, plutôt bien accueilli par la presse.

Le film se déroule en 1943, en France, proche de la frontière espagnole et nous y suivons le sculpteur Marc Cros, qui cherche à réaliser une dernière oeuvre et va embaucher une jeune réfugiée pour lui servir de modèle de nu féminin.

Le long métrage traite de l’inspiration de l’artiste, ou plutôt du manque d’inspiration, de l’impact du temps qui passe et de la vieillesse sur un art mais aussi de l’émerveillement qui renait chez un octogénaire au contact d’une jeune muse.

En ceci le film souffre de sa comparaison quasi forcée avec « La belle noiseuse« , et hélas c’est le film de Jacques Rivette qui l’emporte. Mais si l’on met de côté cet illustre prédescesseur, le rendu de Ferdando Trueba ne manque pas de moments forts.

Une très belle scène où Rochefort s’abandonne à la mélancolie et la tristesse d’être au seuil de la mort alors qu’il touche le corps magnifique de son modèle, résume à elle seule le récit. La force n’est pas dans les dialogues mais dans le mutisme de l’artiste, que la jeune femme n’arrive pas à percer. On imagine toutes les questions qu’il a du se poser, et même, et c’est la réussite du film, on touche du doigt ce moment où l’inspiration arrive et où la création libère l’artiste. Moi même sculptant de temps en temps, je connais ce sentiment d’abandon difficile à obtenir car auparavant il faut trouver le moyen d’avoir le déclic, celui qui vous jettera entier dans un projet et pas juste une application mécanique de talents manuels.

Je dirais même que le film est parfois trop démonstratif. En montrant l’oeuvre qui progresse et le final, Trueba dévie hélas la réflexion vers ce que le sculpteur livre. Or en l’occurence, il s’agit d’une statue relativement banale et qui n’a rien de particulièrement éblouissant, vue et revue chez de nombreux sculpteurs. Enfin on aime ou pas. Cacher l’oeuvre aurait eu plus d’impact. Hélas, ce choix pollue un peu le tout puisqu’on ne cesse de se dire « tout çà pour celà ».

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Jean Rochefort livre quant à lui une prestation de haut niveau. Parfois filmé comme un vieux pépé hirsute, ces quelques séquences où il expose sa vision de la beauté féminine ou celle où il commente un dessin de Rembrandt valent le détour. Et puis Trueba filme la beauté de ce visage de parchemin et capte à travers ses expressions parfois lunaires, tout ce qui peut se bousculer dans la tête du vieil homme en train de créer. J’aurais simplement souhaité que le tout soit plus inspiré parfois. Certaines pistes ne sont pas assez bien travaillées.

Certes, on voit que cet artiste se fout de la politique et de l’engagement et qu’il est égoiste comme bien d’autres, ne pensant qu’à son art et pas aux maquisards qui cherchent à se battre par ailleurs. On le voit traverser cette guerre comme si il était en dehors du monde, perché dans sa montagne et n’ayant qu’un but, créer de nouveau. Le film réussit à montrer celà, mais il ne montre que celà ; le cadre autour de lui, la guerre notamment, aurait pu être traité différemment, avec moins de distanciation. C’est volontaire me direz vous…oui, mais justement, ceci créé un questionnement sans réponse pour un film qui joue justement sur la recherche d’un équilibre. Et on se demande bien pourquoi l’artiste n’est obnubilé que par la beauté féminine alors qu’il a déjà sculpté maintes fois des corps de femmes…et pourquoi le monde extérieur lui est si étranger.

Quant à Claudia Cardinale…et bien elle a pris un putain de coup de vieux ! Mais justement, son rôle est important car on se souvient de sa beauté dans les films qu’elle tournait il y a 40 ans, et cette imagerie populaire sert le film et accentue son impact. Le noir et blanc du film est souvent teinté de la lumière du soleil, et apporte une certaine douceur au film, réussie là aussi.

Je suis content si Jean Rochefort termine là dessus, ce n’est pas un grand film mais un beau film et surtout un bon rôle, loin du cabotinage et un rôle crépusculaire.

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