« 71″ de Yann Demange avec Jack O’Connell – critique du Blanc Lapin

 

Une recrue de l’armée britannique, Gary Hooke, d’une vingtaine d’années, est envoyé pour une de ses premières missions en Irlande du Nord. A Belfast, les combats font rage entre l’armée, l’IRA et les conflits religieux. Mais dès la première sortie, l’opposition avec la population tourne à l’émeute et Jack se retrouve coupé de ses camarades, pourchassé par des militants de l’IRA souhaitant le tuer à coups de revolver.

L’escouade militaire l’abandonne, forcée de rentrer sous la pression de la rue. Il va tenter de survivre.

Yann Demange est français de naissance mais il a grandi à Londres. Il a fait ses armes à la télévision dans de nombreuses séries. Et pour son premier film, il frappe très très fort. Le film est encensé par la presse à juste titre.

Tout d’abord il est surprenant par son thème. On s’attend à un film de guerre et c’est le thriller qui va mener cette course à la montre morbide, portée par un Jack O’connell halluciné par ce qui lui arrive. La révélation masculine de cette année 2014 signe donc sa second performance de haut vol après « Les poings contre les murs » et avant « Invincible » d’Angelina Jolie et « L’homme qui tua Don Quichotte » de Terry Gilliam. Il bouffe l’écran et il assure grave car il est de quasi chaque scène. Ses dialogues sont limités mais sa performance relève davantage du physique, de l’expression de ses peurs et espoirs sans parler. Il est très bon.

 Angélina Jolie dans Films - critiques perso

Le film de guerre est un genre lourd à mettre en scène et le sujet de cette guerre civile complexe a déjà livré quelques bijoux comme « Bloody Sunday » de Paul Greengrass, plusieurs Ken Loch, « Au nom du père« , « Hunger« , etc…

L’idée de montrer le conflit des yeux d’un très jeune militaire anglais qui ne fait que son boulot et n’a aucune opinion politique particulière est excellente. Ce dernier se retrouve être la proie de sanguinaires des deux côtés, qui ont perdu tout recul et toute humanité. Yann Demange traite aussi de l’impact d’une guerre empétrée depuis des décennies, où ceux qui sont du côté du pouvoir comme les opposants en face ont fini par s’organiser de façon mafieuse, par clans ultra violents.

Le film est sec, court, et montre beaucoup avec une économie de mots tout en livrant un suspens étouffant. En effet la brutalité des protagonistes et des situations peut faire décéder n’importe quel personnage à n’importe quel moment. Cette façon d’instaurer dès le début une tension et un danger permanent, de montrer la population aussi stressée par les militaires que par les représailles de l’IRA, arrive à rendre éprouvant le quotidien de ces individus, à restituer le chaos dans lequel ils évoluent.

La réalisation est nerveuse, parcourue de plans séquences assez bluffants dans les ruelles de Belfast comme dans les tours d’immeubles d’une tristesse sans nom.

On pense parfois à « Bloody sunday » et au style documentaire de Gaul Greengrass, qui renforce l’impact du sujet mais Yann Demange y ajoute un style propre, via le thriller.

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Le réalisateur ne tombe à aucun moment dans le pathos et ne s’attarde pas sur les morts et l’horreur des situations, la course poursuite obligeant le héros à s’enfuir pour survivre. Ceci donne au film une énergie, celle que vous avez quand vous remontez du fond de l’eau pour retrouver votre respiration. Yann Demange film l’instinct de survie, bestial, tout en montrant la déshumanisation des protagonistes au bout de tant d’années de guerre pour la liberté. On y voit une population qui a perdu quasi tout espoir et livre un combat dans la peur, sans vraiment croire à un futur heureux, car les morts ont été trop nombreux.

En ne portant pas de jugement sur les deux camps, le réalisateur en revient à un constat basique, la guerre c’est con, de chaque côté et si les raisons de l’avoir entammée sont justes, pour la liberté, au bout d’un moment chacun perd ses repères et ses principes. Le sacrifice engouffre alors tout. Aucun jugement moral sur le bien ou le mal de la part du réalisateur, juste un constat, particulièrement efficace.

La piste aux Lapins :

4 étoiles

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