« Happy end » de Michael Haneke – critique du blanc lapin

Cela fait déjà 5 ans que l’Autrichien Michael Haneke a reçu sa seconde palme d’Or pour « Amour« . Et oui, on ne dirait pas comme cela mais alors que le film avait reçu un accueil critique assez unanime et s’était avéré un de ses plus grands succès publics, le maitre a galéré pour monter son projet suivant, Flashmob, et s’est finalement attelé à « Happy end« . Le film aborde de très loin la problématique des migrants même si il se déroule à Calais car son sujet n’est pas aussi politique qu’on aurait pu le penser.

Non, ici Haneke retrouve un regard caustique froid et détaché, souvent d’un humour corrosif, sur la solitude des individus d’une famille bourgeoise à qui rien ne manque, sauf l’essentiel. Il leur manque soit de l’amour, soit un sens, un objectif, un idéal.

Isabelle Huppert est merveilleuse comme d’habitude dans son rôle de chef d’entreprise ayant repris la PME de son père joué par le cultisme Jean-Louis Trintignant.  Elle a cette distance d’un personnage qui maitrise tout et veut sauver les apparences, la bienséance, la place de leur famille dans la bourgeoisie locale. Se battant pour rester politiquement correcte, elle reste aveugle à la volonté de son père ou aux souffrances de son fils, un trentenaire pour qui reprendre l’entreprise à terme est un fardeau dont il n’a pas envie. Il est malheureux de cette prédétermination et du poids qu’on lui a mis tout petit, conscient de l’hypocrisie avec laquelle sa famille semble atténuer la notion de classe sociale. Or le rapport de domination par l’argent est bien là, par cette famille qui vit au service de ces grands bourgeois et qui vit dans une proximité mêlée de dépendance sociale qui biaise forcément les rapports humains.

Là où Haneke est très fort, c’est qu’il ne juge pas ces individus sur un plan politique, il ne fait que les observer comme cette jeune adolescente qui filme avec son smart phone le bal des adultes dont elle a tout analysé et qui adopte la même violence qu’eux. Car derrière les apparences, la politesse et les codes à respecter voire la conscience qu’ils essaient de mettre en façade, ces humains ont des fêlures cachées, comme tout un chacun. Le personnage de Mathieu Kassovitz, le frère d’Huppert et fils de Trintignant, est un plus évident au récit. Il a fuit sa famille pour devenir médecin en hôpital mais il a fuit sa première femme, son premier enfant et ne cesse de s’évader tout en donnant une image propre sur lui. Il n’arrive pas à aimer, à s’attacher, il est cassé de l’intérieur.

Une excellente scène réunit l’adolescente jouée par Fantine Harduin à un Jean-Louis Trintignant, au sommet. Deux individus que 72 ans séparent, que rien ne rapproche, qui ne s’intéressent pas l’un à l’autre, ont deux points en commun. Ils sont francs l’un avec l’autre là où tous les autres se cachent et se mentent. Et ils en ont assez de cette vie, l’une beaucoup trop tôt et l’autre parcequ’il en a fait le tour. Leur échange est à la fois cruel et clinique, sans aucun fard, juste un réalisme abyssal sur le sens de leur vie. Si c’est le dernier rôle de Trintignant, ce sera une sortie par le haut après le déjà excellent « Amour« .

Haneke est cinglant de bout en bout mais il lui manque peut être un certain liant entre les scènes qu’il colle les unes aux autres telles des vignettes. C’est probablement volontaire mais ceci rend son film peu aimable, abrupte comme ses personnages là où un Claude Chabrol aurait été plus rond. On reproche toujours à Haneke son côté austère. Ses détracteurs n’aimeront donc pas. Mais l’ironie du film est d’une grande classe car elle ne donne aucune leçon et se contente de regarder et de nous donner à voir, calmement un monde de repères s’effondrer.

La piste aux lapins :

3,5 lapins

 

 

 

 

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