« L’homme qui tua Don Quichotte » de Terry Gilliam – critique du Blanc Lapin

Je suis enfin sorti de la projection de ce film que j’attends depuis 20 ans car c’est mon réalisateur favori, que son imaginaire m’a toujours cueilli et que j’ai vécu comme beaucoup ses multiples mésaventures durant deux décennies …18 ans d’obsession, un risque considérable d’être déçu car ce film je l’ai fantasmé…et je serai au « regret » de vous dire que je n’ai pas été déçu…et pourtant, on a beau adorer Gilliam, on n’en n’est pas pour autant moins exigeant, bien au contraire. Ses frères Grimm et son Zero Théorem m’avaient refroidis.

Pas assez ému peut-être, quelques longueurs au début mais une mise en place hyper originale et une difficile compréhension de cet accueil froid de certains critiques car le film a vécu une gestation des plus compliquées de l’histoire du cinéma et au final deux adjectifs s’imposent en sortant de la salle, « généreux » et « bordélique « !

Généreux parceque chaque scène se justifie et déborde d’énergie, d’inventivité faisant penser parfois à Tideland pour sa capacité à créer l’imaginaire à partir de bouts de ficelles et c’est un tour de force qui impose le respect. La presse qui a affublé le film de balourdise sur les migrants ou les attentats n’a rien compris au message qui est certes naïf mais qui correspond à l’esprit d’un roman comme Quichotte et sa réactualisation.

Le film est surprenant, avec si peu de moyens il arrive à montrer toute la folie du personnage, il est bourré d’idées et bordélique comme le roman et comme un film de Terry Gilliam. Et au final le style de Gilliam est là, tout du long et on a rarement eu l’occasion de côtoyer d’aussi près l’artiste, ayant limite l’impression d’être à ses côtés sur le tournage lorsqu’il a dû trouver des trésors d’ingéniosité pour palier à son budget serré. Et si la première partie peut sembler longue, elle a le mérite d’installer un regard moderne sur l’œuvre de Cervantès et de la rendre digeste là où tous les autres projets de cinéastes se sont ramassés sur Don Quichotte. Car adapter cette œuvre pourrait déboucher sur une succession de scènettes datées, inscrites dans l’inconscient collectif mais juste illustratives. Le fait que le film soit méta, qu’il parle de l’incroyable aventure de Gilliam sur 30 ans de galère donne du corps et de l’humain à des visions qui sinon n’auraient été que désincarnées.

Quand Terry Gilliam dit que l’approche de Cervantès rend fou et tourne à l’obsession et qu’au final c’était un passage obligé, c’est peut être vrai. « He did it » disaient des internautes sur Twitter lorsque à la fin de la projection en clôture du festival de Cannes, la salle a ovationné Gilliam durant 15 minutes. Son film est beau et a du panache y compris dans ses défauts et ses maladresses car il respire la persévérance et la capacité à se créer ces obstacles imaginaires, ces aventures de pacotille pour tenir un fil rouge, se fixer un cap et survivre même dans le ridicule. Cette scène de cheval de bois est magique pour ce qu’elle représente. De cette peur pour Gilliam de devenir un vieil homme risible aux ambitions éculées oui, mais aussi pour cette semi-conscience de la folie dans laquelle le personnage se met en scène lui-même. D’ailleurs la confession de l’avant dernière scène est bouleversante car elle instaure un doute, une double lecture comme souvent dans les fins d’un très bon Terry Gilliam. La fin est non seulement émouvante mais résonne longtemps après comme un hymne au fil directeur de toute une vie de cinéaste. Forcer le réel et les plus viles bassesses de l’humain pour y insuffler un peu de poésie et d’échappatoire. C’est naïf mais c’est touchant et sincère.

Les acteurs sont excellents. Jonathan Pryce a eu raison de tanner Gilliam si longtemps, il est parfait dans un rôle loin d’être évident. Voir l’acteur de Brazil incarner ce personnage iconique dans la carrière de Terry Gilliam est un symbole en soit. Quant à Adam Driver, il trouve le premier rôle de sa carrière qui lui permet d’exprimer son talent. Gilliam a toujours été doué pour ses castings. Malgré les multiples duos qu’a connu le film depuis son premier échec de tournage en 2000, il réussit à trouver une alchimie entre eux.

Les références au projet lui même sont une super idée.

Le film est un hymne testamentaire et un encouragement aux jeunes cinéastes, à la persévérance et à la nécessité de s’affranchir du tout commercial. Terry Gilliam a conscience qu’il touche à la fin de sa carrière et le film est très mélancolique car on a du mal à trouver qui reprendra son flambeau parmi les cinéastes d’aujourd’hui. Quichotte est vivant et Terry Gilliam est vivant aussi, profitons en! Soyez joyeux qu’il puisse encore nous émouvoir et l’histoire n’est pas terminée.

La patte de Gilliam est là à chaque instant, d’une inventivité bluffante.

Ce n’est pas le chef d’œuvre qu’on aurait pu espérer mais c’est un très bon film et c’est déjà énorme en soit ! Énorme que chez des spectateurs exigeants l’ayant espéré durant 20 ans, il ne provoque pas de déception mais au contraire une envie de revoir le film. Une critique anglo saxonne disait que le monde serait bien triste sans cette folie dont seul Terry Gilliam a le secret…

Je suis non seulement heureux d’avoir accompagné par l’esprit durant 20 ans cette œuvre, heureux que ce funambule m’ait donné un fil directeur et des géants à combattre pour pimenter mes rêveries et mon quotidien. Heureux enfin que le film existe, qu’il puisse désormais vivre pour lui et non plus pour la légende de sa production…qu’il puisse vieillir comme un bon cru et acquérir les lettres de noblesses qu’il ne manquera pas de conquérir comme bien d’autres films de Terry Gilliam, pas toujours compris à leur sortie. « Aujourd’hui est une magnifique journée pour l’aventure »… pour la première fois depuis 20 ans elle se fera sans fantasmer « L’homme qui tua Don Quichotte » et ça fait un peu bizarre, j’avoue. Une page se tourne et l’émotion vient car le message du film est plus que présent mais d’autres moulins s’annoncent au loin et au final, c’est le principal…

La piste aux Lapins :

4,5 lapin

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